Le salaire de la peur !

Mis à jour : juin 7


Remonter sur son vélo quand on a franchi la ligne d’arrivée est toujours un exercice difficile, mais après un voyage aussi exigeant que Push Bush, c’est mission impossible. Avant de quitter Swakopmund, ni Olivia ni moi ne faisons l’effort de regarder la carte avec suffisamment d’attention … pourquoi redescendre sur terre quand l’imaginaire s’envole ? Déjà, la mémoire a rangé dans un coin les souvenirs les plus durs, habillé d’un cœur vaillant les petites défaillances et mis de côté les routes poussiéreuses au profit des paysages étonnants du

Namib, du Kalahari et du Damaraland. Mais à vélo, chaque victoire, fut-t-elle sur soi, expose à la dureté du lendemain. Au moment de reprendre la route, le réel a l’odeur du bitume et des gaz d’échappement ; terni par la brume, il ne porte pas, il pèse.

Le soir, le compteur affiche soixante-quatre kilomètres tout en faux-plats dépourvus d’allure, mais dont la somme fait le plus gros dénivelé du voyage. Olivia n’en fera que vingt-deux le lendemain. Trop de conducteurs pressés, de dépassements hasardeux. Plusieurs fois, le tricycle se retrouve coincé entre les glissières de sécurité et les camions qui font vibrer le sol. Le regard se ferme, concentré sur la bande de bitume tracée comme une imposture au milieu du désert, l’esprit est ailleurs, l’envie n’est plus là et le risque est trop fort. Cette quatrième traversée du Namib est ingrate. L’idée d’un « bonus à vélo » pour rentrer à Windhoek était séduisante, mais pas sur cette route qui relie le port marchand de Walvis Bay à de nombreux pays d’Afrique, dessert des mines d’uranium et n’offre au cycliste que la peur de l’accident. J’ai eu l’heureuse idée de choisir une voiture assez grande pour suivre Olivia dans ce round supplémentaire de Push Bush, le vélo grimpe dans le coffre sans une once de regret. Nous quittons le bitume à Karibib pour reprendre la piste en direction de Otjinbingwe. J’avoue prendre un réel plaisir à conduire un volumineux 4x4 que je n’oserais même pas, en France, garer dans la cour de notre maison (exposer cette merveille technologique serait une provocation écologique). Olivia s’est assise à côté de moi et sa présence ajoute à l’agrément de ce passage où l’on ne croise aucun véhicule. Il y a pourtant quelques villages avec des petites maisons en dur, au contraire des cabanes habituelles faites d’un assemblage hasardeux de bois, de tôles et de terre sèche.

Curieusement, il y a même un pipeline qui alimente en eau cette région de montagne isolée. Des systèmes disposés ça et là permettent au bétail de s’abreuver à volonté. Mike* nous expliquera le lendemain que c’est la Chine qui installe tout ça et qu’un jour, il faudra payer la note. En attendant nous avançons, tranquillement, jusqu’à ce que la piste rétrécisse et devienne plus cahoteuse. Les panneaux se font rares et la route semble se perdre au milieu du bush. Un premier passage caillouteux met à l’épreuve mes aptitudes de conducteur tout-terrain, le second est plus mauvais encore et le troisième ressemble à un mur de pierres, les unes en strates, les autres en blocs, irrégulières, piégeuses … Le rire fait place à de petites plaisanteries puis au silence, nous restons concentrés tandis que les quatre roues motrices sont à l’œuvre, lentement, c’est la puissance du moteur qui nous tire d’affaire. Mais tout ça n’est impressionnant que pour nous, qui sommes débutants dans cette forme de conduite et qui le resterons, notre passion est ailleurs. Olivia pouvait-elle tenter ce passage en fat trike ? Il aurait sans aucun doute fallu porter le vélo.

Quand on s’engage dans des secteurs aussi difficiles, on prend toujours le risque de se retrouver face à un mur, de s’enliser dans un de ces tronçons infranchissables qui laissent une part de mystère au voyage et donnent un bon prétexte pour revenir dans le pays … Rouler ici, à vélo sur la route ou en 4x4 sur la piste, c’est « Le salaire de la peur ! » Mais quel salaire ? qu’y avait-il à gagner à prolonger ainsi l’aventure ? Rien pour ce qui est du vélo, mais un moment de confort, ensemble, une forme de luxe qu’Olivia et moi nous offrons rarement en voyage. Ce dernier épisode, dans la montagne, avec ses craintes et sa petite dose d’incertitude, met une dernière pincée d’épice à notre itinéraire …

C’est le clap de fin pour Push Bush, un voyage difficile qui est une réussite totale pour Olivia. C’est elle qui a eu la force de partir contre vents et marées et qui s’est accrochée dans les reliefs du Grootberg, quand la beauté des paysages devenait presque arrogante tant la route était dure.

Une expérience comme Push Bush ne se range pas dans les souvenirs, c’est une partie de soi, ancrée, ineffaçable, c’est une réserve de force et d’optimisme pour l’avenir.

Merci à celles et ceux qui ont pris le temps de lire et de partager avec nous ces moments de voyage.

A bientôt

Yves

* Mike est le gérant du camping guesthouse Harmony C28, qui nous a dépanné lors de ma série de crevaisons endébut de voyage et chez qui nous avons eu plaisir à nous arrêter de nouveau sur la route du retour.


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